• Eva

lettre à la Terre


Je ne peux plus supporter tes souffrances, parce qu'elles me sont incompréhensibles. Je ne sais pourquoi ta beauté se voit piétinée. Je ne comprends pas pourquoi ta générosité se voit pillée. Je ne comprends pas pourquoi ta liberté se voit asservie et abusée. J'admire la force qui te fait tenir sous toute cette haine, sous ce poids qui t'est imposé. Atlas n'est plus là pour te porter, mais pour t'écraser. L'Homme, éternellement insatisfait, est aveugle de l'abondance que tu lui offres. Et te voilà pillée, asséchée, meurtrie. Je te vois chaque jour suffoquer un peu plus. La convoitise du béton semble faire oublier qu'il ne peut tenir sans cette sphère, qui est à la racine de tout. Cette perle qui perd de son éclat. Une mère nourricière qui donne plus d'amour qu'elle n'en reçoit. Comment est-il possible d'être aussi insensible à ta beauté. Plus rien ne semble pouvoir rivaliser à la monnaie. Ni même l'étendue des mers et des montagnes. Ni même les êtres vivants qui vivent en harmonie avec toi, qui se voient eux aussi ôtés de leur vie. Ni même le sentiment de paix que procure ton silence. Les photographies nous suffisent, alors la réalité n'a elle, plus aucune importance. Puisque nous pouvons posséder l'image de tes déserts sur notre bureau, nous n'irons jamais à leur recherche. Puisqu'il nous est acheminé de l'eau en bouteille, nous n'irons jamais bénir tes rivières. Puisque nous avons tout vu, sans même se déplacer, nous ne capterons jamais l'essence, presque divine, de ta beauté. L'on se veut puissants, indépendants, alors on te tourne le dos.


Cela a mis du temps, mais un jour j'ai appris à te regarder. Et j'ai compris. J'ai compris que tu n'étais pas simplement le décor dans lequel le théâtre de ma vie se déroulait. J'ai compris que tu ne faisais pas que porter le poids de mon corps. J'ai compris que les êtres qui te peuplent n'étaient pas que des étrangers. J'ai compris que si le soleil se couchait pour laisser place à la lueur de la lune, ça n'était pas pour rien. J'ai compris que l'eau qui circulait sur tes terres n'était pas juste agréable à écouter. J'ai compris que le moindre petit détail qui te composait témoignait de ton intelligence. Que tu n'avais pas besoin de nous, car tu étais bel et bien vivante. Que chaque jour tu te nourrissais, dormais, mourrais, et renaissais. J'ai vu en chaque goutte de pluie la promesse des fruits qui nourriront mon corps. J'ai vu en chaque rayon de soleil la promesse d'un paradis vert. J'ai vu en chaque nuage la promesse d'une terre reposée. J'ai vu en chacun des fruits que tu m'offrais, le geste d'une mère qui nourrit son enfant. L'air demeurait invisible et pourtant je le sentais, effleurer mon visage, y pénétrer doucement, donner vie à mes cellules, puis à mon âme. La vie nous est en soit invisible, et pourtant, pieds nus au contact de la terre, à chacun de mes pas, je sentais cette vibration. Je me sentais soulevée, et je savais que jamais tu ne me laisserais tomber. Et il y encore tant que j'ignore de toi. J'aimerai parfois te donner plus que ce que tu me donnes, ou du moins, te rendre ce que je te dois. Mais cela semble impossible tant tout ça est grand. Alors je m'engage, chaque jour, chaque seconde, à faire un geste pour toi. Je m'engage en cet amour et cette gratitude éternelle. Je m'engage à ne plus jamais éprouver de haine envers toi, les jours de pluie ou les jours de chaleur. Je m'engage à ne plus plus voir l'inutilité dans la moindre petite chose qui te compose. Car même une simple feuille, qui est juste, "belle", me donne une raison d'être, sur Terre.





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